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Élections municipales en Afrique du Sud : un ANC affaibli, mais toujours incontournable dans la formation des majorités


À propos

Léonard Mbulle-Nziege est Consultant Senior en Intelligence Économique chez Concerto, basé à Cape Town. Il conseille les entreprises sur les risques politiques, la due diligence et l’analyse électorale en Afrique. Contactez Léonard à lnm@concerto-pr.com pour en savoir plus.


QUICK INSIGHTS

  • Le recul électoral de l’ANC pourrait lui faire perdre le contrôle de la plupart des grandes agglomérations, pour la première fois depuis l’avènement de la démocratie. Cette évolution prolongerait une baisse de popularité observée à chaque scrutin depuis 2004.
  • Malgré le recul annoncé de l’ANC, les partis d’opposition devraient peiner à obtenir la majorité absolue dans les grandes agglomérations les plus disputées. L’ANC pourrait ainsi jouer un rôle d’arbitre dans la désignation des maires de ces villes.
  • Depuis 2016, les élections municipales constituent un indicateur de l’évolution de l’opinion politique nationale. Des enjeux tels que l’immigration irrégulière et le chômage, qui dépassent le cadre des compétences municipales, occupent aujourd’hui une place importante dans la campagne.
  • Le scrutin pèsera sur les équilibres internes de l’ANC à l’approche de son congrès électif de 2027. L’issue de ce rendez-vous devrait notamment déterminer si le parti choisit de maintenir le gouvernement d’unité nationale (GNU).

La dégradation persistante des services publics dans les municipalités dirigées par l’ANC, la montée en puissance du MKP, formation populiste, et les tensions avec ses alliés historiques devraient accentuer son recul électoral à l’échelle nationale. Lors des élections générales de 2024, l’ANC n’avait recueilli que 40,1 % des suffrages, son plus faible résultat depuis les premières élections démocratiques de 1994. Un nouveau recul lors des municipales est désormais redouté. La mauvaise gestion des municipalités et la corruption, des problèmes reconnus par le président Cyril Ramaphosa lui-même, ont nourri la colère des électeurs. Parallèlement, l’essor du MKP, qui avait obtenu 14,5 % des voix en 2024, devrait encore fragiliser les perspectives électorales du parti au pouvoir. Enfin, la rupture entre l’ANC et certains de ses alliés, notamment le Parti communiste sud-africain, qui présentera ses propres candidats, ainsi que les tensions avec la puissante centrale syndicale COSATU, ont affaibli sa capacité à mobiliser les électeurs.

 

La bataille pour Johannesburg

La possible perte de Johannesburg symbolise les difficultés électorales croissantes de l’ANC, qui se sont accentuées au cours de la dernière décennie. La plus grande métropole du pays connaît une instabilité politique chronique : dix maires s’y sont succédé depuis 2016, dont cinq issus de l’ANC. Le maire actuel, Dada Morero, concentre une grande partie des critiques adressées aux administrations successives, accusées de ne pas avoir remédié à la dégradation des réseaux électriques, des infrastructures d’approvisionnement en eau et de la voirie. Le mécontentement a atteint son paroxysme à l’approche du sommet du G20 organisé à Johannesburg en novembre 2025, conduisant le gouvernement national à intervenir pour réaliser des travaux d’entretien d’urgence. La métropole fait également face à d’importantes difficultés financières, avec 72 milliards de rands (4,3 milliards de dollars) de dettes impayées. L’administration municipale, composée de 18 partis, accuserait par ailleurs un déficit budgétaire de 2,1 milliards de rands (128 millions de dollars) pour l’exercice en cours. Alors que Johannesburg représente environ 16 % du PIB national, les difficultés de la ville renforcent l’attrait du Cap, administré par la DA, auprès des investisseurs.

La DA devrait tirer parti du mécontentement des électeurs face au bilan de l’ANC en matière de services publics. Le parti espère reprendre la direction de Johannesburg, qu’il avait déjà administrée de 2016 à 2018, puis de 2021 à 2022. Selon plusieurs sondages, il est bien placé pour réaliser un bon résultat et arriver en tête du scrutin. Deuxième formation politique du pays, la DA a largement axé sa campagne sur sa capacité à résoudre les problèmes persistants des services publics et à rétablir l’équilibre des finances municipales. Elle mise également sur l’expérience de sa candidate Helen Zille, ancienne maire du Cap, pour convaincre les électeurs.

Même si la DA arrive en tête, la dispersion des voix entre les partis d’opposition devrait l’empêcher d’obtenir la majorité absolue à Johannesburg. Elle pourrait éprouver des difficultés à former une coalition si elle ne recueille pas au moins 40 % des suffrages. L’Afrique du Sud applique un système de représentation proportionnelle, et non un scrutin majoritaire uninominal à un tour. Les conseillers municipaux détermineront donc quelle formation prendra la direction de la métropole, avant la désignation du maire proposé par celle-ci. Malgré le dynamisme de la campagne de la DA, le rejet de l’ANC pourrait également profiter au MKP, susceptible de recueillir au moins 10 % des voix, ainsi qu’à ActionSA et à l’Alliance patriotique. Ces deux dernières formations ont notamment fait campagne sur des positions hostiles à l’immigration. Si la DA ne parvient pas à tirer parti du recul de l’ANC à Johannesburg, ce résultat illustrerait ses difficultés persistantes à convaincre l’électorat noir. Le dirigeant du parti, Geordin Hill-Lewis, a lui-même reconnu que sa formation souffrait d’un manque de confiance auprès de cette partie de la population.

Compte tenu de ses désaccords avec les autres partis d’opposition, la DA pourrait n’avoir d’autre choix réaliste que de s’allier à l’ANC pour diriger Johannesburg, même si elle arrive en tête du scrutin. La DA a indiqué qu’elle excluait toute coalition avec les Combattants pour la liberté économique (EFF) et le MKP, en raison de divergences idéologiques. Un rapprochement avec ActionSA paraît également peu probable, cette formation ayant été fondée par d’anciens membres de la DA mécontents de leur parti. Dans ces conditions, le scénario le plus crédible serait celui d’une coalition dirigée par la DA et réunissant plusieurs formations participant au gouvernement d’unité nationale, notamment l’ANC, l’IFP, l’Alliance patriotique et Rise Mzansi.

Une autre possibilité serait toutefois la formation d’une coalition dirigée par ActionSA, avec le soutien de l’ANC. Ce scénario s’explique notamment par les réticences de certains responsables de l’ANC dans la province du Gauteng à coopérer avec la DA au sein du gouvernement d’unité nationale. Ces tensions empêchent les deux principales formations politiques du pays de s’allier à l’échelle municipale dans la capitale économique, ainsi qu’au sein du gouvernement provincial de coalition dirigé par l’ANC. Une administration municipale conduite par ActionSA avec le soutien de l’ANC reproduirait le modèle actuellement en place à Tshwane et permettrait au parti au pouvoir de conserver une influence sur les décisions locales.

 

Le Cap : la DA conserve l’avantage, mais sa majorité est menacée

La DA pourrait perdre sa majorité absolue au Cap, dans un contexte de mécontentement croissant face à son incapacité à endiguer la criminalité et aux accusations selon lesquelles elle privilégierait les quartiers aisés dans l’attribution des ressources publiques. La DA dirige Le Cap depuis 2006 et y détient la majorité absolue depuis 2011. La municipalité a régulièrement obtenu des évaluations financières favorables et affiche un bilan en matière de services publics supérieur à celui de nombreuses autres grandes agglomérations du pays. Ces résultats ont notamment contribué à faire du Cap la métropole au taux de chômage le plus faible, à 21,9 %, tout en favorisant l’arrivée d’investissements importants. Le parti est néanmoins accusé de privilégier la qualité des services publics dans les quartiers favorisés, de ne pas suffisamment lutter contre les inégalités territoriales héritées de l’apartheid et de ne pas avoir endigué la violence des gangs et le trafic de drogue. Ces accusations sont rejetées par le maire actuel, Geordin Hill-Lewis, en fonction depuis 2021. L’Alliance patriotique et ActionSA se sont appuyées sur ces mécontentements persistants pour séduire les communautés métisses et les milieux populaires de la ville, qui votent traditionnellement pour la DA. Malgré ces critiques, la DA devrait recueillir le plus grand nombre de suffrages. Elle pourrait conserver sa majorité absolue ou obtenir un résultat suffisamment élevé pour former une coalition sans difficulté majeure.

eThekwini : vers une victoire du MKP ?

Le MKP devrait arriver en tête à eThekwini, qui comprend Durban, troisième ville du pays, malgré l’instabilité de sa direction et l’absence de son chef, l’ancien président Jacob Zuma, de la campagne électorale pour des raisons de santé. Le parti devrait confirmer sa percée lors de son premier scrutin en 2024, lorsqu’il avait recueilli 45,3 % des suffrages dans la province du KwaZulu-Natal, devenue son principal bastion électoral. Bien qu’il ait été créé pour s’opposer à Cyril Ramaphosa, le MKP a su mobiliser l’électorat zoulou, mais aussi une partie des électeurs noirs qui soutenaient traditionnellement les EFF et l’IFP. Si le MKP devrait devenir la première force politique à eThekwini, il devra néanmoins s’allier à des formations plus modestes pour diriger la métropole s’il ne parvient pas à obtenir la majorité absolue. Parallèlement, une coalition opposée au MKP pourrait voir le jour, autour de la DA ou de l’IFP, avec le soutien de l’ANC. Cette configuration reproduirait la stratégie adoptée par ces partis en 2024, qui avait permis à l’IFP de prendre la tête du gouvernement provincial au détriment du MKP.

Malgré son recul électoral, l’ANC restera un acteur politique incontournable

Si l’issue du scrutin demeure incertaine à Tshwane, Ekurhuleni et Nelson Mandela Bay, l’ANC devrait conserver la capacité d’influencer la formation des majorités dans ces métropoles, même si la DA arrive en tête. Par ailleurs, les victoires attendues de l’ANC à Buffalo City (East London) et à Mangaung (Bloemfontein) témoignent de son implantation dans plusieurs provinces, malgré les critiques dont il fait l’objet à travers le pays. Dans ce contexte, si l’ANC semble peu susceptible de retrouver une majorité absolue à l’échelle nationale dans sa configuration actuelle, la fragmentation du paysage politique et le recours croissant aux coalitions devraient lui permettre de conserver un rôle déterminant dans les décisions politiques à venir. Cette situation tient également aux difficultés rencontrées par les partis d’opposition pour accroître durablement leur électorat. Ainsi, bien que la DA ait vu sa part des sièges à l’Assemblée nationale passer de 16,6 % en 2014 à 21,5 % en 2024, le nombre de voix recueillies par le parti a diminué sur cette période, passant de 4 millions à 3,5 millions. Cette évolution illustre une tendance plus générale : après avoir atteint un niveau élevé de soutien électoral, plusieurs formations d’opposition peinent à poursuivre leur progression. Les EFF et l’IFP présentent des trajectoires similaires.

Les résultats des élections municipales auront une influence directe sur la succession à la tête de l’ANC, à l’approche de son congrès électif de 2027, alors que Cyril Ramaphosa doit quitter la présidence du parti en décembre de la même année. Éviter une défaite à Johannesburg et conserver le contrôle de la majorité des grandes agglomérations renforcerait la position de Ramaphosa dans le choix de son successeur. Un tel résultat avantagerait également Fikile Mbalula, secrétaire général de l’ANC et candidat potentiel à sa présidence, qui a dirigé la campagne électorale du parti. Un ANC dirigé par Mbalula serait par ailleurs davantage susceptible de maintenir le gouvernement d’unité nationale. À l’inverse, une contre-performance électorale renforcerait les perspectives d’autres prétendants à la succession, notamment le vice-président Paul Mashatile, la présidente de l’Assemblée nationale Thoko Didiza et le ministre de l’Électricité Kgosientsho Ramokgopa, qui sont moins directement associés à la campagne et à ses résultats. La poursuite du gouvernement d’unité nationale sous la direction de l’un de ces responsables demeure toutefois incertaine.

 

Une désaffection politique de plus en plus marquée

Dans un contexte de recul de la participation électorale, l’abstention devrait jouer un rôle déterminant, alors que les citoyens perdent progressivement confiance dans les partis traditionnels et se tournent vers des mouvements contestant les institutions pour exprimer leur mécontentement. Malgré un nombre record de 29 millions d’électeurs inscrits, la participation aux élections nationales a régulièrement diminué, passant de 66 % en 2019 à 58,6 % en 2024. La même tendance s’observe lors des scrutins municipaux : le taux de participation est tombé à 45,8 % en 2021, contre 58 % en 2016. La faiblesse persistante de l’activité économique, avec une croissance moyenne d’environ 1 % au cours de la dernière décennie, un taux de chômage de 33,6 % et des résultats gouvernementaux jugés insuffisants ont contribué à éloigner les citoyens de la vie politique. Dans ce contexte économique difficile, des mouvements issus de la société civile, à l’image de March and March, opposé à l’immigration, ont gagné en visibilité et en soutien dans l’ensemble du pays. Ces organisations sont devenues, pour une partie de la population sud-africaine, un moyen d’exprimer sa défiance envers le système politique.

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