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Électrification de l’Afrique : défis et opportunités

10 décembre 2025

Analyse

Le secteur énergétique africain se trouve à un moment charnière.
Le secteur énergétique africain se trouve à un moment charnière. Malgré ses vastes ressources et son rôle croissant dans l’agenda énergétique mondial, l’Afrique reste le continent le moins électrifié au monde, avec 600 millions de personnes encore privées d’accès à l’électricité. Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies, l’Afrique doit encore surmonter des obstacles majeurs pour accélérer son électrification, qu’il s’agisse de financements insuffisants ou d’une croissance démographique soutenue. Pour y faire face, de nombreux pays se tournent vers des solutions énergétiques décentralisées et de nouveaux modèles de partenariat. Toutefois, l’accès universel à l’électricité dépendra avant tout de la capacité du continent à mobiliser des financements durables et adaptés.

À propos

Nathan Dérédec est Consultant chez Concerto. Il est spécialisé sur les questions d’intelligence économique ainsi que sur les enjeux politico-économiques en Afrique. Contactez Nathan à nd@concerto-pr.com pour en savoir plus.
QUICK INSIGHTS
  • Alors que près de 600 millions d’Africains restent privés d’accès à l’électricité, le rythme de l’électrification a marqué le pas au cours des dernières années, sous l’effet du ralentissement économique, d’une croissance démographique rapide – environ 2,5% par an – et d’un financement insuffisant.
  • Les projets d’énergies renouvelables à petite échelle – notamment le solaire hors réseau et les mini-centrales hydroélectriques – apparaissent comme les solutions les plus efficaces et les plus abordables pour accélérer l’électrification de l’Afrique.
  • Au-delà des initiatives multilatérales telles que Mission 300, l’électrification intégrale du continent dépendra surtout de sa capacité à résorber des déficits de financement majeurs et à mobiliser de nouveaux investissements.

L’accès à l’électricité en Afrique, entre inégalités persistantes et défis structurels

Malgré les progrès des dernières décennies, près de 600 millions d’Africains demeuraient sans accès à l’électricité en 2024, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Cette problématique se concentre en Afrique subsaharienne, où le taux d’électrification atteignait environ 53% en 2023 – avec de fortes disparités allant de 94% au Gabon à 5% au Soudan du Sud – contre plus de 99% en Afrique du Nord. Le rythme des avancées s’est essoufflé ces dernières années, sous l’effet conjugué de la crise économique liée à la pandémie, des perturbations des chaînes d’approvisionnement et de l’alourdissement de la dette publique. À cela s’ajoutent des infrastructures obsolètes et sous-financées, qui freinent encore l’amélioration des services, tandis que les pertes de transmission ont atteint 24% en 2023, contre 14% en 2022, selon la Banque mondiale. La croissance démographique rapide du continent – environ 2,5 % par an – accentue ces difficultés. Dans plusieurs pays, l’augmentation de la population dépasse celle de l’électrification, entraînant une stagnation du nombre réel de personnes disposant d’un accès à l’électricité. Selon l’AIE, entre 2019 et 2024, le nombre de personnes nouvellement raccordées à l’électricité n’a augmenté que de 16 millions par an. Au rythme actuel, près de 520 millions d’Africains pourraient encore être privés d’électricité en 2035, sur une population projetée à plus de 1,8 milliard d’habitants. Pour combler ce déficit, un financement renforcé de l’accès à l’électricité apparaît indispensable. Selon l’AIE, parvenir à l’électrification intégrale du continent d’ici 2035 nécessiterait environ 15 milliards de dollars par an. Or, en 2023, moins de 2,5 milliards de dollars ont été engagés pour de nouveaux projets en ce sens. De plus, les financements demeurent très inégalement répartis, près de la moitié étant concentrée dans seulement six pays : l’Angola, le Kenya, le Mozambique, le Nigeria, le Sénégal et l’Afrique du Sud. Par ailleurs, la majorité des fonds cible les zones urbaines, alors même que 80% des personnes privées d’électricité vivent en milieu rural. Sans réformes structurelles et sans investissements supplémentaires significatifs, le déficit énergétique du continent continuera de se creuser. Sources : Banque mondiale, IEEE Spectrum  

Le rôle croissant des énergies renouvelables à petite échelle dans l’avancement de l’électrification de l’Afrique

Les combustibles fossiles dominent encore largement le mix électrique africain. D’après le think tank énergétique Ember, en 2024, près de 75% de l’électricité du continent provenait de sources fossiles (43,4% du gaz, 24,5% du charbon), contre seulement 25% pour les énergies propres, notamment l’hydroélectricité (16,6%), le solaire (3,7%) et l’éolien (3,2%). Bien qu’inférieure à la moyenne mondiale (41%), la part des énergies dites propres progresse néanmoins sur le continent, les projets de renouvelable à petite échelle offrant une opportunité majeure pour étendre l’électrification dans les zones rurales et mal desservies. Le potentiel solaire de l’Afrique est immense, mais la capacité installée ne s’élevait qu’à 21,5 GW en 2024, alors même que le continent concentre 60% des meilleures ressources solaires au monde, selon la CNUCED. Malgré une baisse de 70% des coûts de l’énergie solaire à l’échelle mondiale au cours de la dernière décennie, les financements demeurent insuffisants. Cette situation a renforcé l’intérêt des pays africains pour les solutions décentralisées, largement portées par des opérateurs privés. La Banque mondiale considère désormais le solaire hors réseau comme l’option la plus rentable pour un premier accès à l’électricité, et ce mécanisme représentait 55% des nouvelles connexions en Afrique subsaharienne entre 2020 et 2022. Le solaire distribué devrait par ailleurs contribuer à hauteur de 42% à la croissance des sources d’énergie solaire du continent au cours des cinq prochaines années. L’hydroélectricité demeure l’épine dorsale des énergies renouvelables en Afrique, portée par un potentiel immense mais encore largement inexploité. En Éthiopie, cette source d’énergie fournissait 96% de la production électrique en 2023. Au-delà des projets de premier plan comme le grand barrage de la Renaissance (5 150 MW), inauguré en 2025, les centrales hydroélectriques de petite et moyenne capacité se multiplient. L’ONU présente ces infrastructures comme une technologie simple et peu coûteuse, adaptée aux zones reculées. Des initiatives telles que Nyagak III en Ouganda (6,6 MW) ou Kabu 16 au Burundi (20 MW), auxquelles s'ajoutent un nombre croissant de projets développés via des partenariats public-privé, illustrent cette dynamique. Cependant, le changement climatique fragilise de plus en plus la fiabilité et la production à long terme de cette source d’énergie.  

Les déficits de financement appellent à une mobilisation accrue des investissements et à une coordination public-privé plus efficace

Pour répondre aux pénuries d’électricité, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) ont lancé en 2024 l’initiative Mission 300, qui vise à connecter 300 millions de personnes en Afrique subsaharienne d’ici 2030 – soit la moitié de celles encore privées d’électricité. La Banque mondiale ambitionne d’en connecter 250 millions en mobilisant 30 à 40 milliards de dollars, tandis que la BAD prévoit 10 à 15 milliards pour en connecter 50 millions supplémentaires. L’initiative vise également à mobiliser jusqu’à 90 milliards de dollars auprès d’investisseurs privés, de banques de développement et de fondations. Plusieurs bailleurs ont déjà apporté leur soutien, dont la Banque islamique de développement (4,6 milliards de dollars) et l’AFD (1 milliard). À ce stade, Mission 300 a mobilisé près de 8,5 milliards de dollars et permis de connecter 32 millions de personnes. Avec 157 millions de connexions supplémentaires attendues au cours des prochaines années, les projets en cours de la Banque mondiale porteront le total à 189 millions de personnes, rapprochant l’institution de sa cible des 250 millions. Cet objectif reste toutefois très ambitieux, puisqu’il faudrait raccorder 4,2 millions de personnes chaque mois pour en assurer la pleine réalisation d’ici 2030. Les investissements privés progressent également. En octobre 2025, la République centrafricaine a signé un accord de 2,1 milliards de dollars avec l’entreprise américaine SmartEnergy pour moderniser son réseau électrique, tandis que le Nigeria a conclu un partenariat de 200 millions de dollars avec la société panafricaine WeLight pour des mini-réseaux renouvelables. Des entreprises comme Bboxx, M-KOPA ou Renewvia Energy déploient également des solutions hors réseau, à une échelle encore limitée. Les initiatives restent toutefois fragmentées, tandis que l’incertitude réglementaire, la faible bancabilité des projets et l’absence de clarté tarifaire continuent de freiner l’investissement privé. Le renforcement de la viabilité des projets et le développement des marchés financiers locaux pourraient permettre de renforcer la mobilisation des capitaux privés en faveur des énergies renouvelables. Le manque de financements en fonds propres conduit également de nombreuses entreprises à recourir à l’endettement ou à des mécanismes axés sur les résultats, limitant ainsi leur capacité d’expansion. Parallèlement, l’augmentation des financements concessionnels demeure essentielle pour réduire les risques et orienter les investissements vers les zones les moins desservies. Des outils tels que la titrisation, les modèles energy-as-a-service ou les obligations vertes pourraient aussi permettre d’accroître les financements. Reste qu’à terme, les progrès dépendront avant tout d’une coordination étroite entre gouvernements (stabilité réglementaire), institutions multilatérales (réduction des risques) et acteurs privés (développement et financement des projets) – une condition indispensable pour atteindre l’électrification intégrale du continent.   Source : Our World in Data