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Regain d'intérêt pour le gaz africain : quelles opportunités en tirer ?

31 mai 2022

Analyse

Depuis le début du conflit russo-ukrainien, plusieurs pays africains tentent de se poser en alternatives crédibles au gaz russe et sont l’objet de nombreuses convoitises de la part des plus grandes puissances européennes. Au-delà des opportunités économiques immédiates qui en découlent pour ces pays producteurs africains, cette nouvelle donne pourrait leur permettre de façonner et financer leur transition énergétique de façon adaptée et indépendante.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a profondément bouleversé les chaînes d’approvisionnement en hydrocarbures à l’échelle mondiale. Une dizaine de jours après le début de l’offensive, la Commission européenne a publié un nouveau programme, « REPowerEU », détaillant la stratégie de l’Europe pour s’affranchir de sa dépendance au gaz russe, estimée à 35%. Si l’Afrique n’y est pas citée de façon explicite, l’identification de fournisseurs non russes est une des priorités. Dans ce contexte, on assiste ces derniers mois à un intérêt soudain pour le gaz africain de la part de nombreux pays européens cherchant à diversifier leurs sources d'approvisionnement.  

La course aux contrats d’approvisionnements

Le Nigeria et l’Algérie, les deux plus grands exportateurs de gaz naturel du continent avec respectivement 35 000 et 40 000 millions de m3 expédiés à l’étranger en 2020, sont parmi les plus sollicités. Pour répondre à cette demande croissante, le Nigéria a prévu d’augmenter sa production de gaz de 23 à 30 millions de tonnes d’ici les cinq prochaines années et devrait devenir l’un des premiers fournisseurs de l’Union Européenne dans les prochaines années. Dès février, la Vice-présidente de la Commission européenne Margrethe Vestager et le Vice-président nigérian Yemi Osinbajo ont convenu d’« explorer toutes les options permettant d’accroître l’approvisionnement de l’UE en gaz naturel liquéfié en provenance du Nigeria ». L’Algérie, qui fournit déjà des quantités importantes de gaz à des pays comme le Portugal et l’Espagne, a conclu de nouveaux accords avec l’Italie, en marge d’une visite du Président Tebboune dans la péninsule italienne fin mai. Alger prévoit de fournir jusqu’à 3 milliards de m3 de gaz à l’Italie grâce au développement de nouveaux champs gaziers, et s’est récemment engagée auprès de la France à augmenter ses livraisons, via le gazoduc Transmed. Enfin, le chancelier allemand, Olaf Scholz a récemment engagé des discussions avec le Sénégal, alors que l’Allemagne cherche à réduire sa dépendance au gaz russe. Le Sénégal exploitera à partir de décembre 2023 le gazier Grand Tortue, fort de 15 trillions de pieds cubes de gaz, aux côtés de la Mauritanie.

Accélération des investissements dans les grands chantiers gaziers

Au-delà des contrats d’approvisionnement, cette nouvelle dynamique va générer des investissements majeurs qui devraient permettre à l’Afrique subsaharienne de doubler sa production de gaz d’ici à 2030. Le Mozambique a multiplié, ces dernières années, les investissements dans ses trois projets GNL, Mozambique GNL, Coral Sud FLNG et Rovuma GNL, qui permettra au pays de se hisser dès 2023 au rang des plus grands exportateurs de gaz au monde. Si peu de discussions ont été engagées entre le Mozambique et les pays européens pour un futur approvisionnement en gaz, elles devraient certainement s’accélérer dans les prochains mois. Le Niger, quant à lui, vient récemment de signer un accord avec l’Algérie et le Nigeria pour la construction d’un pipeline de gaz transsaharien long de 4 000 kilomètres, qui pourrait permettre, à terme, d’acheminer 30 milliards de mètres cubes de gaz par an. De son côté, l'Égypte cherche actuellement à se positionner comme une destination clé pour le traitement et la réexportation du gaz naturel. Le ministre de l’Energie égyptien, Tarek El-Molla a récemment annoncé deux nouveaux projets de pipeline reliant New Capital et Dahshur et Sulaymaniyah au nord de Gizeh, ainsi que des travaux d’agrandissement du complexe gazier du désert occidental. La Tanzanie, quant à elle, a récemment entamé des négociations avec des sociétés énergétiques internationales, aux premiers rangs desquels BG, Ophir Energy, Exxon Mobil, Equinor, Shell et Pavilion Energy, concernant le projet de construction du terminal d’exportation de GNL de Lindi. Avec la découverte de nouveaux champs gaziers ces derniers mois, plusieurs pays africains, encore novices dans l’exploitation du gaz, pourraient également attirer de nouveaux investisseurs. C’est le cas de l’Ouganda, de la Côte d’Ivoire et de la Namibie, laquelle a annoncé le 12 mai la création d’un fonds souverain de 18 millions de dollars après la découverte de gisements gaziers sur le bassin offshore d’Orange.  

L’enjeu de la transition énergétique

Plus largement, le boom du gaz africain devrait jouer un rôle majeur dans la transition énergétique du continent. Le gaz naturel demeure, à ce titre, le combustible fossile le plus écologique en termes d’émissions de CO2, inférieures à celles du pétrole ou du charbon, et est considéré comme le meilleur combustible de transition à moyen-terme. Les modalités de la transition énergétique africaine ont longtemps fait l’objet de débats entre l’Union Européenne, soucieuse d’abandonner le plus rapidement possible les énergies fossiles, et les dirigeants africains, poussant pour une transition adaptée et progressive, passant par l’exploitation des réserves d’énergies fossiles. « L’Afrique ne peut pas compter uniquement sur les énergies renouvelables, en raison de leur intermittence. Elle doit notamment combiner les énergies renouvelables avec le gaz naturel pour assurer la stabilité et la sécurité de l’énergie, et en améliorer l’accès aux populations », expliquait le Président de la Banque Africaine de Développement, Akinwumi A. Adesina, lors de l’ouverture de l’assemblée annuelle de la BAD à Accra le 22 mai. Dans ce contexte, le développement de nouveaux projet gaziers pourrait offrir aux Etats africains les financements nécessaires pour bâtir leur propre modèle de transition énergétique.